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La petite fabrique du temps À la racine du mot


Dans chaque numéro, Marc-Alain OUAKNIN explore une racine hébraïque et nous en livre toutes les facettes. Cette saison, il se penche sur les mots pour dire le temps en hébreu.

 

"Chaque société est une manière de faire le temps et de le faire être, ce qui veut dire : une manière de se faire être comme société", explique Cornélius Castoriadis. Dès lors, comprendre le judaïsme et le monde hébraïque de manière générale passe nécessairement par une méditation sur le temps, l’une des notions les plus complexes de l’histoire humaine, comme l'énonce saint Augustin : "Qu'est-ce, en effet, que le temps ? Qui saurait en donner avec aisance et brièveté une explication ? ... Si personne ne me pose la question, je le sais ; si quelqu'un pose la question et que je veuille expliquer, je ne sais plus".

 

TENOUA141_Final_HD_41SMALL.jpgL’hébreu possède plusieurs mots pour parler du temps en ses différents modes. Le plus connu aujourd’hui est le mot zemane. Mais commençons par un autre temps, èt (ayin-tav). C’est le temps consacré à telle ou telle action en fonction des saisons, des situations politiques et sociales. C’est le "juste temps" dévolu à une personne, un objet ou un événement : "je donnerai la pluie en son temps", be’ito, dit le Deutéronome. C’est donc le temps le plus adéquat pour… Le temps des cerises. Ou, pour rester dans le lexique biblique, "Le temps des amours", èt dodim, que l’on rencontre dans le Cantique des Cantiques ou encore ce "temps du chant des oiseaux" dans le même cantique.

"Il y a un temps (lakol zemane) pour tout, un temps (èt) pour toute chose sous les cieux : un temps pour naître un temps pour mourir ; un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui a été planté ; […] un temps pour pleurer et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter et un temps pour danser ; […] un temps pour aimer et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre et un temps pour la paix."

Il y a, dans ce célèbre passage de Kohélèt, vingt-huit fois le mot "temps", èt, à l’instar des vingt-huit lettres du premier verset de la Genèse, Kaf-hèt ou koah atvan de maassé beréchit, selon l’expression du midrash. Comme pour enseigner, note Evèn Ezra, que la Création fut avant tout celle du temps, dans le sens que cette Création fut avant tout une structuration, une mise en ordre, le passage du Kaos au Kosmos diraient les Grecs, la mise en place du temps adéquat des choses, de la bonne heure, du bonheur ! C’est ainsi la sortie du tohu-bohu, l’abysse chaotique devant lequel le spectateur ne peut être qu’"estourdi et bouche bée" (Rachi).

Ce mot ‘èt a donné le mot ata, "maintenant", qu’il faut entendre de manière causale. Maintenant que ceci ou cela a eu lieu, alors… "Car maintenant je sais", "ki ata yada’ti", est-il écrit dans l'épisode de la ligature d'Isaac.

Revenons au mot zemane, "temps", dont Mandelkern nous apprend que la racine est aussi celle du verbe zamane qui en est dérivé et signifie "préparer", "donner rendez-vous".

Dans le texte biblique, c’est sous la forme de l’adjectif mezoumane, au pluriel mezoumanim ou mezoumanot, que ces mots se rencontrent, au sens de "prêt à l’emploi", "disponible », "prévu à cet usage", ou "prévu par une décision" (ce qui a été statué).

On parle ainsi de èt mezouman, de "temps prévu", événement qui n’appartient pas à un cycle et que l’on doit prévoir et ainsi longuement préméditer et préparer à l’avance, à la différence de èt qui dépend plus de cycles de la nature (temps des pluies, des amours ou des cerises ou encore du chant des oiseaux, des plantations et de la récoltes, etc.).

Même si en hébreu moderne – et déjà en hébreu michnique – le mot zemane a remplacé le mot èt et est devenu le mot générique pour "temps", il a gardé son sens premier de "temps de préparation". Ainsi ce temps du zemane est-il un temps de l’intelligence, celle de la prévision. Il est lié à l’invention du panier, ce moment de la culture où l’homme ne s’est plus contenté de ramasser, de cueillir et de consommer dans l’immédiateté de son besoin et de sa pulsion, mais a su différer cette consommation en engrangeant, se préparant pour l’hiver ou tout simplement pour plus tard, selon le travail développé par Régis Debray. Zemane est ainsi le temps qui met à distance l’immédiateté du monde et de sa satisfaction. Souvent, cette préparation est culturellement passée par un ensemble de rites culinaires et par la question du feu, de la cuisson, qui a permis de transformer les aliments pour les partager ensuite dans un repas, très vite ritualisé au sein de rites liturgiques et sacrificiels ou de rites domestiques comme dan le fait de partager un repas. On comprend dès lors le sens du verbe lehazmine qui veut dire "inviter". C’est un verbe qui veut bien dire produire du temps, fabriquer du temps. Celui-là même de la préparation nécessaire à l’accueil des invités. En m’ouvrant à l’éthique de la réception d’autrui, je m’engage dans une temporalité sociale et existentielle fondamentale. Au-delà de l’immédiateté permanente de l’accès à la satisfaction des besoins dans la solitude, l’Autre, par le respect que je veux lui montrer en l’accueillant, m’oblige à tout un processus de préparation qui est le temps même.

L’hébreu souligne cette approche dans les rituels de nourriture quand, à la fin du repas, on invite l’invité à dire le zimoune, c'est-à-dire lui rendre hommage de sa présence qui a permis de construire un temps particulier, un temps social, un temps de partage, peut-être le temps même en sa plus profonde signification.

L’ensemble des bénédictions qui existent dans le judaïsme avant la consommation des aliments ou avant l’action de tel ou tel rite ne procède-t-il pas de la même philosophie ? Médiatiser le monde, le mettre à distance, sortir de l’immédiateté par la parole, écart entre le besoin et la satisfaction, marquer l'écart qui est le temps même et la transmutation du besoin en désir si l’on reprend ici les catégories lévinassiennes.

Quand on transpose cette réflexion au niveau de la dynamique de la pensée, on peut comprendre que, parce qu’on accepte de ne pas savoir, qu’on a l’humilité ou la lucidité de ne pas les connaître et qu’une recherche, une étude sont nécessaires, tout le processus qui consiste à questionner le monde, les objets et les personnes produit une distance et un écart, une temporalité originale du "ne pas savoir" et de la question dans sa dimension la plus ontologique. Il y a question car nous ne sommes jamais déjà entièrement dans l’être, mais devant, que nous le percevons, c'est-à-dire le questionnons, et que cette question maintient une distance, constitue l’objet et en retour le sujet lui-même. Ce n’est pas un sujet qui découvre un objet, mais une conscience qui accepte d’être questionnée par l’objet qui devient sujet. De même en face d’un autre sujet. C’est le respect de l’autre comme inconnu et toujours questionnant et à questionner qui construit le sujet et le temps. C’est en refusant, en face du monde et d’autrui, que le savoir devienne un savoir absolu (Hegel) qu’émerge le temps qui n’est jamais celui de la sagesse, mais celui de la recherche de la sagesse, du désir de la sagesse.

Rester talmid hakham, c'est-à-dire "élève de sage" et non prétendre à la maîtrise absolue du savoir. C’est ainsi que sont souvent désignés les "Maîtres du Talmud" qui ont le souci de la vérité en se consacrant à sa recherche.

"C’est toute la différence entre la prétention de posséder la Vérité et le souci d’en rechercher des aspects, comme dans une enquête policière, sans garantie et en faisant usage éventuellement de chemins de traverses, ceux de la ruse, qu’inspire la metis pour déjouer d’autres ruses, du mensonge et de l’illusion", écrit Henri Atlan. Le temps serait alors éthique, herméneutique et heuristique !

C’est, me semble-t-il, la grande leçon du texte de la Torah lorsque, dans le célèbre épisode de la manne, ce pain qui tomba du ciel, chacun sortit de sa tente et dit à son voisin "manne zé", "qu’est-ce que c’est ?". Et le texte dit : parce que vous avez appelé cela "qu’est-ce que c’est ?", son nom sera "qu’est-ce que c’est", "manne".

Si je demande, à propos de tel objet, des lunettes par exemples, "qu’est-ce que c’est ?", je réponds en hébreu : "zé michqafayim !", "Ce sont des lunettes !". Mais si l’objet s’appelle lui-même "qu’est-ce que c’est ?", "manne", quand je demande "qu’est-ce que c’est ?", la réponse est : "c’est du qu’est-ce que c’est !", "c’est de la manne" : "zé manne".

Ainsi le temps zémanne, dans une lecture que j’ai appelée "aux éclats", nous apprend que le temps serait cette capacité et cette attitude profondément et spécifiquement humaine de mettre en mouvement l’intelligence comme questionnement.

Oui ! "Il y a un temps pour chaque chose, un temps pour naître et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté", un temps pour questionner, un temps pour répondre et un temps pour ne pas répondre, un temps pour le temps !

Et dès lors, ne serait-ce pas le sens de la phrase de saint Augustin que nous avons citée en introduction, si éloigné d’un aveu d’ignorance ?

 

Marc-Alain Ouaknin


 

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