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Judaïsme libéral et tradition prophétique
Le judaïsme libéral classique a trouvé son inspiration la plus féconde dans les écrits d'hommes qui vécurent et discoururent pendant une période de trois siècles, il y a deux mille cinq cents ans. Leur perception de la mission d'Israël, leur vision de la fin des temps, leur dévouement aux valeurs universelles et leur critique de l'injustice sociale a parlé à travers les âges à ceux qui ont fondé et développé le judaïsme progressiste au XIXe siècle : c'est en pensant aux prophètes que la Plate-forme de Pittsburgh de 1885 a évoqué « la réalisation du grand espoir messianique d'Israël pour le rétablissement d'un royaume de vérité, de justice et de paix parmi les hommes » et cette « mission d'aider à la diffusion d'une vérité morale et monothéiste » partagée. Dans sa forme la plus radicale, elle a même élevé le livre des Neviim (Prophètes) au-dessus de la Torah (Pentateuque). À la place d'une religion qui fonctionnait avec des sacrifices et des rites, les prophètes ont enseigné une vision religieuse de la vie dans laquelle Dieu ne pouvait être vénéré que par l'effort de sainteté des hommes. Et cette sainteté quasi divine de l'homme consistait à agir avec justice et bienveillance.
L'éthique monothéiste
Le théologien américain Emil G. Hirsh affirmait qu'« aucune religion auparavant n'avait connu cette interprétation des implications de la religion. Le monde apprit cette philosophie révolutionnaire des visionnaires d'Israël. Cette éthique monothéiste est le contenu original et essentiel du judaïsme. La soif de justice sociale, la rigueur individuelle et la conception de la vie comme obligation et service sont inhérentes à ses implications [...] Ce n'est donc pas la Loi, mais les principes prophétiques qui constituent l'essence du judaïsme… ». Radicalement nouveau !
Mais la double antithèse que présente Hirsh entre Neviim et Torah, prophètes et prêtres, devoir et adoration, n'est pas à toute épreuve. Moïse, pierre angulaire de la Torah, est considéré dans la tradition juive comme le plus grand prophète ; la Torah est pleine d'éthique ; le livre prophétique d'Ézéchiel contient la vision du Temple reconstruit, etc. Les prophètes ne sont pas contre les prêtres ni contre les sacrifices, ni opposés aux convocations sacrées. Ce qu'ils essayent de dire, c'est que le comportement rituel dépourvu de comportement moral est vide et constitue une abomination pour Dieu.
Toutefois, les prophètes ont incontestablement joué un rôle essentiel dans la naissance et le développement de la pensée et de l'action juives libérales. Ainsi que l'explique Eugène Borowitz : "Avant l'Émancipation, les prophètes ne trouvaient aucune résonance dans la situation du juif moyen. C'est seulement après l'entrée des juifs dans la société moderne que la littérature prophétique, qui met l'accent sur la responsabilité sociale, est devenue la partie la plus significative de la Bible".
L'exigence des prophètes
Au XIXe siècle, le juif est devenu un citoyen. Or les prophètes avaient indiqué comment un bon citoyen devait se comporter : être un bon juif et être un bon citoyen allaient de pair. Les prophètes étaient des héros moraux qui défiaient les gouvernements – Nathan défia David à propos de Bathsheba ; Élie défia Achab au sujet du vignoble de Naboth ; Jérémie défia Sédécias concernant sa politique étrangère – et, comme eux, les juifs pouvaient revendiquer des droits auprès de leurs gouvernements. Les prophètes étaient des individus et ils symbolisaient la pensée et l'action individuelles ; de même, dans le monde moderne, l'individualisme avait remplacé le collectivisme du Moyen-Âge. La réforme se consacrait au changement, particulièrement en ce qui concernait la loi rituelle, et justement les prophètes avaient prôné le changement et valorisé l'éthique plutôt que le rituel. Les prophètes insistaient sur les grandes valeurs universelles qui pouvaient être partagées et appréciées par l'ensemble de la société ; ils insistaient moins sur le particularisme et la séparation des juifs. Ils exprimaient les buts ultimes de l'humanité et avaient une vision sociale. Et tout cela trouva un écho chez les juifs qui, après plusieurs siècles, étaient devenus des citoyens et entraient pour la première fois dans la société.
Le judaïsme rabbinique, en se développant, s'était adressé à une communauté vivant une existence quasi autonome coupée du monde. Les prophètes s'étaient exprimés, au contraire, dans une société ayant des règles, des alliances, des armées, des citoyens.
Le judaïsme prophétique, obsédé par l'injustice et particulièrement sensible aux droits et aux besoins des autres, manifeste une véritable répulsion pour le mal. Il nous dit que l'éradication de l'injustice et l'extirpation du mal sont l'essence même de notre collaboration avec le divin.
Rabbin Tony Bayfield (1987)
Extraits, texte original traduit et adapté de l'anglais par Judy Stewart-Vidal, in Anthologie du judaïsme libéral, Pierre Haïat et le rabbin Daniel Fahri, Editions Paroles et Silences, 2007.

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