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Les trois pères des commandements bibliques 

 

"Honore ton père et ta mère , afin que se prolongent tes jours sur le sol que te donne l'Eternel, ton Dieu." Exode 20 : 12

 

Le judaïsme, qui commande le respect et la crainte des parents, a pourtant une piètre opinion du père biologique, explique le psychanalyste Jean-Pierre Winter, dans son livre Dieu, l’amour et la psychanalyse, qui sort actuellement en librairie et dont voici les bonnes feuilles.
 

Dans le rapport que l’homme a à Dieu, beaucoup de médiations existent, et l’une des plus importantes est énoncée par le cinquième Commandement du Décalogue, repris en Deutéronome 5 : 16, sous la forme : "Honore ton père et ta mère, selon ce que t’a ordonné l’Éternel, ton Dieu, afin que se prolongent tes jours et qu’il t’arrive du bonheur sur le sol que te donne l’Éternel, ton Dieu." Dans la version du Deutéronome, deux choses sont ajoutées : honorer son père et sa mère est un commandement de Dieu, et le but n’est pas seulement de prolonger ses jours mais d’être heureux sur terre. Une troisième occurrence dans le Lévitique ne parle plus seulement d’honorer, kavod en hébreu, mais de craindre, iréa : "Homme, crains ton père et ta mère, et respecte mes shabbath." Cette association entre le shabbath et le fait de craindre son père et sa mère est assez fréquente. Enfin, ce cinquième Commandement, dans le Décalogue, vient immédiatement après celui du shabbath et précède celui qui formule : "Tu ne tueras point."

Une première remarque : le Commandement précise : "Honore ton père et ta mère", et permet de rejeter toute réduction du judaïsme à un machisme patriarcal et paternaliste. Bien au contraire, c’est peutêtre parce que le judaïsme n’est pas une idéologie patriarcale, qu’un tel Commandement a été nécessaire. Le premier Commandement mettait en scène non pas un Dieu de la création mais un Dieu de la libération, de la désaliénation, qui faisait sortir les Hébreux de l’Égypte, "Je suis l’Éternel, ton Dieu, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison des esclaves." (Exode 20 : 2). Ce Dieu fait naître le peuple hébreu au monothéisme en le sortant de la gangue illusoire de l’idolâtrie. Le Dieu créateur du ciel et de la terre n’apparaît, on l’a vu, qu’à propos du shabbath. Le cinquième Commandement pourrait s’énoncer ainsi : "Honore ton père et ta mère", parce que ce sont eux tes créateurs.

En fait, les Commandements instituent trois pères : le père libérateur, le père créateur et le père réel, qui correspondent, dans la théorie psychanalytique, au père imaginaire, au père symbolique et au père réel. Le père imaginaire, c’est-à-dire celui de la libération de l’illusion (une sublimation de Moïse d’une certaine manière), pèse d’un poids redoutable ! Le père créateur est l’équivalent du père mort de la horde primitive selon Freud, celui justement qui "n’existe pas", et n’est que secondaire par rapport au père libérateur puisqu’il n’y a aucun témoignage sensible de son existence. […] Face à ces deux pères-là, le père de la réalité quotidienne est un peu humilié tant son rôle est mineur ! D’autant que dans le judaïsme, le respect s’adresse moins au père qu’au maître (ou au rabbin). Celui qui transmet la sagesse, le savoir, l’emporte sur celui qui a mis au monde, exactement comme le Dieu libérateur l’emporte sur le Dieu créateur […]. Lorsqu’un homme rencontre dans la rue son maître et son père couverts d’une charge très lourde et qu’il veut les aider, nous explique Maimonide, sa priorité est d’aider le premier. Et s’il en a la force, l’homme peut ensuite soulager son père.

Cette métaphore est fidèle à l’enseignement de la Torah qui s’ouvre sur la saga des pères et des mères du judaïsme, Abraham, Isaac, Jacob et Sarah, Rebecca, Rachel et Léa, avant d’en arriver au maître, Moïse, qui n’est pas désigné comme père – contrairement à ce qu’avance Freud dans la première page de Moïse et le monothéisme : "L’homme que les Hébreux considéraient comme le meilleur de leur fils…" Moïse n’est ni un fils ni un père, c’est un maître, qui va donner la loi. L’expression consacrée est Moshé Rabénou, Moïse notre maître… Il y a eu les pères et il y a le maître. Le père de la réalité ne fait pas le poids face au maître, au Dieu créateur et au Dieu libérateur ! La visée de ce cinquième Commandement est de lui redonner une place qu’il n’a pas structurellement. Affaibli par le poids de ce qui préside à son existence en tant que telle, il faut un commandement particulier pour obliger son fils, au sens générique, à l’honorer parce que cela ne va pas de soi, parce que d’une certaine manière… le père est déshonoré. Il faut re-honorer celui qui est déshonoré. De fait, dans l’existence juive orthodoxe, le père ne jouit pas d’une formidable considération, il ne doit pas être honoré en tant que père associé à la mère. Le Lévitique inverse même l’ordre : "Crains ta mère et ton père."

Pourquoi faudrait-il les craindre ? Parce que d’une certaine manière, la crainte du père nous donne accès à la crainte de Dieu qui, au coeur de la foi juive, nous protège de toutes les autres craintes. Être père, c’est donc être le passeur de la loi, et non pas l’auteur de la loi. En quelque sorte, c’est être celui qui humanise la loi pour l’enfant, qui protège l’enfant de la terreur que peut lui inspirer la loi. Un père doit non seulement nous faire éprouver la crainte qu’inspire la loi (sans elle, nous sommes ingérables), mais en même temps qu’il nous impose cette crainte, il doit également être celui qui peut nous protéger du sentiment écrasant, étouffant de la loi.

À la mort d’un proche ou à sa propre mort, chacun d’entre nous est confronté à la crainte de Dieu, à ce que les chrétiens ont appelé le Jugement dernier. Mais il y a une version laïque du Jugement dernier, c’est le jugement que l’on porte sur soi-même, à la fin de sa vie de toute façon, avant parfois. […] D’une certaine façon, la crainte de Dieu peut être rapprochée de cette nécessité, un moment donné dans la vie, de peser ses actes, en conscience et avec lucidité. Moment redoutable. Il s’agit moins de rendre compte à une instance supérieure qu’à soi-même. La mort des parents en est la préfiguration, un rappel de vaccin, en quelque sorte. Dieu incarne l’Autre à qui l’on va devoir rendre compte de son désir. […]

Extraits de Dieu, l’amour et la psychanalyse, reproduits avec l'aimable autorisation de l'auteur et des éditions Bayard, mars 2011. 


Jean-Pierre Winter

Illustration : "Open Your Heart" © Liz Gribin - photographie de l'oeuvre par © Gray J. Mamay