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Pour les descendants de victimes de la Shoah, une forme de mémoire consiste à se rendre sur les lieux d’extermination, en particulier les camps de Pologne et d’ailleurs. Ce phénomène s’est beaucoup développé avec des organisations dédiées à ce type particulier de pèlerinage, comme la Marche des Vivants ou des voyages organisés par des tour-opérateurs spécialisés. On peut parler de nécrotourisme – attraction touristique pour des lieux de mort violente. En tête de ces destinations : Auschwitz, suivi des autres camps nazis, ghettos et trésors du patrimoine juif détruits par les nazis et leurs collaborateurs. La distinction entre pèlerinage et tourisme se brouille alors. Le retour vers un lieu historique et traumatique se couple d’activités de loisirs (le château de Cracovie, une brasserie de Munich, la vie nocturne de Berlin) ; les souvenirs achetés sont souvent issus de la production de masse (t-shirts, aimants et tasses marquées du mantra "Plus jamais ça"), les sites eux-mêmes sont aménagés confortablement pour les visiteurs (parking, toilettes, magasins) malgré l’anachronisme de la situation. Et les agences de voyage, notamment américaines, spécialisées dans le "tourisme d’héritage", n’ont pas honte d’engendrer des profits colossaux en offrant des "circuits de mémoire".
Mais pour la plupart des visiteurs, se rendre à Auschwitz est d’abord une affaire de mémoire, une affirmation de son identité, un acte de résistance contre l’oubli et le négationnisme. Le nécrotourisme peut avoir des motivations diverses, pas toujours honorables. Mais dans le cas des lieux de destruction du judaïsme européen par les nazis – en Pologne, en Allemagne, en France, mais aussi en Grèce, en Hongrie, en Italie et ailleurs – ce type de visite, pour un juif, prend une connotation particulière, celle d’une affirmation individuelle ou collective. Ou comme l’avait dit le philosophe Emil Fackenheim, l’accomplissement d’un 614e commandement du judaïsme contemporain : "Tu ne donneras pas à Hitler une victoire posthume en laissant mettre en danger une nouvelle fois la survie du peuple juif."
Brigitte Sion
Illustration : "Langue rouge sur un coussin noir, Le poids de l'histoire, Polyptique" © Claude Hassan
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