MJLF Judaisme et pratiques

 

Le kaddish yatom, ou kaddish des endeuillés, est récité à la fin de chacun de nos offices. Yitkadal veyitkadash… à peine prononcés les premiers mots de cette célèbre prière, le minyan d’hommes et de femmes en prière se lèvent dans le recueillement. Récités par les endeuillés, ces paroles sont souvent appelées (à tort) « prière des morts » ou prière « pour les morts ». Or, quiconque lit la traduction du kaddish sait qu’aucune référence à la mort ou au deuil n’y paraît. La litanie du kaddish résonne presque comme une incantation… yithadar veyithalel veyithalal… nous louons, élevons, sanctifions l’Éternel dans ce que la liturgie, en termes savants, appelle une doxologie, c’est-à-dire une glorification du nom de Dieu, une récitation à la gloire de l’Éternel.kaddish.png

La découverte de ce sens « non-morbide », sans aucune référence au défunt ou à celui qui lui survit, peut surprendre le lecteur. Pourtant les rabbins avaient écrit cette prière en araméen, dans la langue vernaculaire, c'est-à-dire dans le langage le plus populaire et le mieux compris à leur époque. Ils souhaitaient permettre à chaque juif, érudit ou pas, de comprendre le texte qu’il était en train de réciter. Aujourd’hui, paradoxalement, l’araméen est devenu bien plus obscure et mystérieux que l’hébreu.

Glorifier et sanctifier le nom de Dieu. Voilà l’autre paradoxe de cette prière ancestrale. C’est à l’endeuillé que revient cette tache dans nos communautés, c’est-à-dire précisément à celui qui vient de perdre un être aimé et qui, potentiellement ravagé, abasourdi ou plein de colère, a toutes les raisons de trouver difficile de prononcer ces mots. C’est pourtant à l’homme plongé dans la détresse qu’il revient d’affirmer la grandeur du projet divin. Une tâche presque impossible, un défi religieux à l’image de celui qui fut un jour posé à Job. Dans la détresse, celui-ci déclare : « Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu. Et le malheur, pourquoi ne l'accepterions-nous pas aussi ? ». Il n’est pas donné à tous de suivre la voie de Job. Il n’est pas non plus un devoir de s’y reconnaître. Mais ce rituel collectif de la récitation du kaddish semble être une tentative de réinscrire l’endeuillé dans un système de croyance et de pratique, au moment où il le questionne. La tradition ne dénonce pas ce questionnement et le reconnaît parfois comme naturel ou légitime, mais la récitation quotidienne du kaddish est d’abord une pratique de retour au group, par excellence, une possibilité de retour au collectif.

Ce rituel vient briser la solitude de l’endeuillé puisque, trois fois par jour, il lui faut trouver un minyan (quorum de prière) et s’en entourer pour pouvoir réciter ces mots.

Il ne peut rester seul et, pour briser un peu plus encore la solitude, le kaddish est une prière dialoguée, construite comme une alternance de questions et de réponses. Le texte intègre une partie récitative et un moment où la communauté ponctue de plusieurs phrases la récitation de l’endeuillé. Yehi shmé raba mévorakh leolmé almaya… Que Son grand Nom soit béni pour toujours, dit le groupe qui ponctue la récitation de plusieurs Amen, validant littéralement les mots de l’endeuillé. Le kaddish fonctionne comme un soutien verbal et physique qui transforme la liturgie en un tuteur de résilience.

Le kaddish s’achève par une prière pour la paix. Et nous disons en conclusion : Ossé shalom bimeromav, ou yaasse shalom alenou, celui qui fait la paix dans les hauteurs portera la paix sur nous. Tel est l’horizon du deuil chanté par le kaddish. Un jour viendra où peut être la consolation se fera sentir et où la paix intérieure pourra être à nouveau vécue et ressentie. L’endeuillé ne le sait pas encore, mais la communauté qui l’entoure s’en porte garante et prie pour que ce jour arrive bientôt pour lui.

 

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article du rabbin Delphine Horvilleur paru dans la revue Tenou'a

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